SHAPE est un projet européen de recherche et d’innovation en santé, cofinancé par le programme Interreg Sudoe à travers le Fonds européen de développement régional (FEDER). Il réunit des partenaires en Espagne, en France et au Portugal.
Coordonné par Siel Bleu, avec la participation de l’Université de Limoges et de huit hôpitaux du sud-ouest de l’Europe, le projet vise à concevoir, tester puis diffuser un parcours structuré d’Activité Physique Adaptée (APA) destiné à accompagner les personnes âgées fragiles après une hospitalisation.
Cet article présente le cadre scientifique commun du projet SHAPE et sa mise en œuvre dans quatre établissements partenaires : l’Hôpital universitaire de Bellvitge (Barcelone, Espagne), le CHU de Montpellier (France), l’Institut São João de Deus (Areias de Vilar, Portugal) et l’Institut de recherche en santé Biobizkaia, rattaché à l’Hôpital universitaire de Basurto (Bilbao, Espagne).
Chaque établissement mène son propre essai clinique, en tant que promoteur de l’étude, en adaptant le protocole commun aux caractéristiques de ses patients et à son contexte clinique.
Environ 100 patients devraient être inclus dans l’étude au sein de chaque hôpital.
Situation clinique : fragilité acquise lors de l’hospitalisation
Une hospitalisation, qu’elle soit liée à un épisode aigu ou à l’aggravation d’une maladie chronique, peut entraîner une diminution rapide des capacités physiques chez la personne âgée.
La littérature scientifique montre que le risque de perte d’autonomie augmente considérablement au cours des 18 mois suivant une hospitalisation et qu’une partie des patients quitte l’hôpital avec un niveau d’autonomie inférieur à celui qu’ils avaient à leur arrivée.
Ce phénomène, connu sous le nom de « perte d’autonomie associée à l’hospitalisation » (Hospitalization-Associated Disability), peut s’installer durablement s’il n’est pas identifié et pris en charge rapidement.
Pourtant, il n’existe aujourd’hui aucun parcours de soins standardisé fondé sur l’Activité Physique Adaptée (APA) pour lutter contre la fragilité acquise au cours d’une hospitalisation.
Les trois à quatre mois suivant la sortie de l’hôpital constituent cependant une période clé pour intervenir et favoriser la récupération. C’est précisément durant cette période que le programme SHAPE accompagne les patients.
Le modèle SHAPE : un parcours d’Activité Physique Adaptée fondé sur un accompagnement progressif
Le programme d’intervention s’appuie sur une plateforme numérique sécurisée, qui centralise l’ensemble du parcours du patient. Elle permet de planifier les séances, d’accéder aux contenus et aux exercices proposés et de suivre la participation aux séances.
L’intervention repose sur un modèle d’accompagnement progressif (« Stepped Care »), organisé en quatre niveaux d’intensité croissante. Le niveau d’encadrement est ainsi adapté aux besoins de chaque patient, tout en permettant une utilisation optimale des ressources :
- ÉTAPE 1 — sessions de groupe à distance (visioconférence), mode par défaut
- ÉTAPE 2 — séances de groupe en présentiel
- ÉTAPE 3 — sessions individuelles à distance
- ÉTAPE 4 — séances individuelles à domicile.
Le passage à un niveau d’accompagnement supérieur intervient uniquement lorsqu’un besoin est identifié : absences répétées, difficultés techniques ou nécessité d’un suivi plus individualisé. Toute absence prolongée déclenche ainsi une alerte et une prise de contact avec le patient afin de comprendre la situation et, si nécessaire, d’adapter son accompagnement.
Les séances sont encadrées par des Enseignants en Activité Physique Adaptée (EAPA), formés au protocole SHAPE. Elles associent des exercices de renforcement musculaire, d’équilibre, d’endurance et de souplesse.
Afin de permettre aux patients de réaliser les séances à distance dans de bonnes conditions, chacun reçoit un kit de matériel SHAPE comprenant des bandes élastiques de différentes résistances, une balle de massage, un ballon de Pilates et un bâton. Ce matériel leur permet de réaliser les exercices à domicile en toute sécurité.
Un cadre scientifique commun et des essais cliniques menés localement
Le protocole-cadre SHAPE, développé par Siel Bleu et révisé par l’Université de Limoges, définit l’architecture globale de l’évaluation clinique :
- Population cible : patients âgés de 65 ans et plus, en situation de fragilité à leur sortie de l’hôpital et présentant un score SPPB ≤ 10
- Principe de randomisation
- Principe d’intervention par niveaux progressifs
- Outils d’évaluation communs recommandés : SPPB, EQ-5D, dynamométrie, dépistage nutritionnel MUST et impédancemétrie.
Ce cadre commun n’est toutefois pas appliqué de manière identique dans chaque hôpital. Chaque établissement est responsable de la conduite de sa propre étude et de l’obtention des autorisations réglementaires et éthiques nécessaires. Il adapte également le protocole aux caractéristiques de ses patients, à la pathologie concernée et aux moyens d’évaluation dont il dispose.
Voici les adaptations locales réalisées par chaque hôpital.
Hôpital universitaire Bellvitge (HUB–IDIBELL, Barcelone)
Dirigé par le Service de pneumologie, ce protocole local s’adresse spécifiquement aux patients hospitalisés pour une pathologie respiratoire aiguë ou pour l’aggravation d’une maladie respiratoire chronique (admission de plus de 5 jours).
Il s’agit d’un essai contrôlé randomisé comprenant deux groupes : un groupe participant au programme SHAPE et un groupe bénéficiant des recommandations habituelles.
L’objectif principal porte sur la fragilité et la sarcopénie. Les objectifs secondaires concernent plus spécifiquement la santé respiratoire, notamment la dyspnée (échelle mMRC), la tolérance à l’effort et la qualité de vie.
L’évaluation du patient est réalisée à trois moments clés : lors de son admission à l’hôpital, à sa sortie et à mi-parcours du programme SHAPE.
Les outils d’évaluation sont complétés, par rapport au cadre commun, par les tests et mesures suivants :
- Questionnaire respiratoire de Saint George (SGRQ), spécifique aux maladies respiratoires.
- Inventaire de dépression de Beck-II (BDI-II)
- Échelle anxiété-dépression de Goldberg
- Test de marche de 6 minutes (adaptable selon les capacités locomotrices du patient).
CHU de Montpellier (Unités gériatriques, Montpellier-Limoges)
Le protocole de Montpellier, coordonné par l’Unité de gériatrie et incluant la CHU Limoges comme centre partenaire, vise une population plus large (toute pathologie chronique stabilisée, SPPB ≤ 10)
L’étude repose sur un protocole comprenant trois groupes :
- APA supervisée
- APA non supervisée
- Recommandations courantes pour l’activité physique.
Ce protocole permet d’évaluer statistiquement la valeur ajoutée spécifique de l’accompagnement par un professionnel.
Contrairement aux autres centres, cette étude utilisera, pour chaque test, des seuils correspondant à la différence minimale cliniquement importante (MCID), afin d’évaluer plus précisément la pertinence clinique des résultats. Cette approche constitue une spécificité méthodologique de ce centre.
Un sous-groupe suivi à Limoges bénéficiera également d’évaluations plus précises de la marche, notamment de la mesure de son coût énergétique à l’aide d’un analyseur de gaz portable.
Le protocole intègre également des échelles gériatriques mondiales qui ne font pas partie du common core :
- Indice de Charlson
- Échelles ADL/Lawton
- Les critères de fragilité de Fried
- mini-GDS, SARC-F
- Chronométré et parti.
Instituto São João de Deus (ISJD, Areias de Vilar, Portugal)
Ce protocole, coordonné par les unités de soins continus de l’ISJD, se distingue par une approche pathologique très spécifique : il vise exclusivement les patients hospitalisés pour un accident cérébrovasculaire (ACV).
Il s’agit d’un essai contrôlé randomisé comprenant deux groupes : un groupe participant au programme SHAPE et un groupe bénéficiant des soins habituels.
Le score SPPB constitue le critère d’évaluation principal. La qualité de vie est évaluée à l’aide du questionnaire WHOQOL-BREF, utilisé ici à la place de l’EQ-5D prévu dans le cadre commun. L’évaluation est complétée par une mesure de la force de préhension à l’aide d’un dynamomètre.
La principale particularité de cette adaptation réside dans son fonctionnement entièrement à distance. Contrairement aux trois autres centres, aucun des quatre niveaux du modèle « Stepped Care » ne prévoit de séances en présentiel ou à domicile.
La progression s’effectue exclusivement à distance, depuis les séances collectives en visioconférence (niveau 1) jusqu’à un accompagnement individuel en visioconférence (niveau 3).
Le contenu des séances est spécifiquement adapté aux séquelles d’un AVC, avec notamment des exercices axés sur l’équilibre et le contrôle postural.
Institut de recherche en santé Biobizkaia (Hôpital universitaire Basurto, Bilbao)
Le protocole mené au Pays basque, sous la responsabilité du service d’oncologie médicale de l’Hôpital universitaire de Basurto, se concentre sur une pathologie spécifique : le cancer.
Les patients inclus dans l’étude doivent présenter un cancer en cours de traitement ou récemment diagnostiqué, en plus de répondre aux critères communs de fragilité du projet SHAPE (SPPB ≤ 10).
Cet essai contrôlé randomisé comprend deux groupes et reprend l’ensemble des outils d’évaluation du cadre commun : SPPB, EQ-5D, dynamométrie, dépistage nutritionnel MUST et impédancemétrie.
Ces évaluations sont complétées par un test de capacité aérobie : le test de marche de 6 minutes. Pour les patients ne pouvant pas marcher, celui-ci peut être remplacé par une épreuve d’effort sous-maximale sur vélo ergométrique, associée à une mesure du lactate capillaire.
Une attention particulière est portée à l’équité entre les participants : bien qu’il ne bénéficie pas du programme supervisé, le groupe contrôle conserve un accès à une plateforme numérique de Siel Bleu proposant des contenus en autonomie.
Le plan d’analyse statistique est également le plus complet des quatre études. Il combine des modèles linéaires généraux, des modèles mixtes et des équations d’estimation généralisées (GEE) afin de prendre en compte les différents niveaux d’analyse, notamment ceux liés aux patients et aux centres participants.
Comparaison des quatre adaptations
Au-delà de leurs objectifs cliniques spécifiques, les quatre protocoles locaux reposent sur un cadre commun défini dans le cadre du projet SHAPE :
- le SPPB comme mesure de la capacité physique,
- la Dynamométrie pour évaluer la force musculaire
- une mesure de la qualité de vie : EQ-5D dans trois des quatre centres et WHOQOL-BREF dans l’ISJD.
À partir de ce cadre commun, chaque centre a adapté et complété le protocole avec des outils spécifiques à sa spécialité et aux ressources dont il dispose localement.
La comparaison met également en évidence deux grandes différences méthodologiques entre les études.
La première concerne la conception des essais : Bellvitge, l’ISJD et Biobizkaia comparent deux groupes, tandis que Montpellier et Limoges en comparent trois, afin de mesurer plus précisément l’effet spécifique de l’accompagnement par un professionnel.
La seconde concerne les modalités de mise en œuvre du programme. Bellvitge, Montpellier et Biobizkaia combinent, selon les quatre niveaux du modèle « Stepped Care », des séances en présentiel, à domicile et à distance. L’ISJD propose quant à lui un parcours entièrement à distance, adapté aux contraintes géographiques et logistiques rencontrées par ses patients.
Cette diversité d’approches, structurée autour d’un cadre méthodologique commun, doit permettre à terme de développer un modèle pouvant être adapté et déployé dans d’autres hôpitaux européens.